1. Analyse textuelle et philosophique
L’Article 19 dispose que : “Tout individu a droit à la liberté d’opinion et d’expression ; ce qui implique le droit de ne pas être inquiété pour ses opinions et celui de chercher, de recevoir et de répandre, sans considération de frontières, les informations et les idées par quelque moyen d’expression que ce soit.”
Philosophiquement, cet article repose sur l’idée que l’être humain est un être de raison. Pour que cette raison s’exerce, il doit pouvoir forger son opinion de manière autonome. Ce processus est triple. D’abord, il y a la liberté intérieure (l’opinion), qui est absolue : nul ne peut sonder les cœurs et les reins pour punir une pensée. Ensuite, il y a la liberté de réception : pour penser, il faut être nourri par des faits et des idées tierces. Enfin, il y a la liberté de diffusion : une idée qui ne peut être partagée meurt et ne peut être confrontée à la contradiction, ce qui est la base de la recherche de la vérité.
2. Le contexte historique de 1948
En 1948, le monde sortait de décennies de propagande totalitaire. Les régimes nazi et fasciste avaient démontré que le contrôle de l’information était l’arme la plus efficace pour asservir un peuple. Les rédacteurs de la Déclaration, dont René Cassin et Eleanor Roosevelt, comprenaient que sans une presse libre et sans le droit pour chaque citoyen de contester le récit officiel de l’État, la démocratie n’était qu’une coquille vide. L’article 19 a été conçu comme un antidote au “ministère de la Vérité” décrit par Orwell à la même époque. Il s’agissait de garantir que l’individu reste le sujet de sa propre pensée, et non l’objet de la communication étatique.

3. Les trois dimensions du droit
L’article précise trois verbes d’action fondamentaux :
- Chercher : C’est le droit à l’enquête. Cela fonde le métier de journaliste, mais aussi le droit d’accès aux documents administratifs pour le citoyen. C’est le refus du secret d’État injustifié.
- Recevoir : C’est le refus du brouillage et de la censure. Un État ne peut légitimement couper l’accès de ses citoyens aux ondes étrangères ou aux réseaux internationaux. La mention “sans considération de frontières” est ici capitale.
- Répandre : C’est l’utilisation des supports. En 1948, on pensait à l’imprimerie et à la radio. Aujourd’hui, cela englobe l’espace numérique, les blogs et les réseaux sociaux.
4. Les défis contemporains : Paradoxes et Limites
Aujourd’hui, l’Article 19 fait face à des défis inédits. Le premier est celui de la désinformation. Si tout le monde peut répandre des informations, comment protéger la vérité sans instaurer une censure ? La jurisprudence internationale considère généralement que la réponse à une mauvaise parole doit être une “meilleure parole” plutôt que l’interdiction, sauf en cas d’incitation à la haine ou à la violence.
Le second défi est celui des plateformes privées. L’article 19 visait originellement les États. Or, aujourd’hui, ce sont des entreprises technologiques qui modèrent la parole mondiale. Le passage du “censurer” (par l’État) au “bannir” (par l’algorithme) pose la question de savoir si les droits de l’homme doivent s’appliquer avec la même rigueur aux entités privées qui gèrent l’espace public numérique.
5. Conclusion de l’Article 19
En somme, cet article n’est pas un luxe pour les intellectuels, mais une nécessité pour la survie physique des autres droits. Sans liberté d’expression, on ne peut pas dénoncer une arrestation arbitraire (Art. 9) ou des conditions de travail inhumaines (Art. 23). C’est le “droit des droits”, celui qui permet de protéger tous les autres en les rendant publics. Il exige de la part des sociétés une grande tolérance, car il protège aussi les idées qui nous heurtent ou nous déplaisent, au nom du pluralisme indispensable à la dignité.